« L’outre-mer veut être traité comme un territoire national »

Crédits photo : OLIVIER LABAN-MATTEI/AFP
Crédits photo : OLIVIER LABAN-MATTEI/AFP

INTERVIEW – Patrick Karam, président du Conseil représentatif des Français d’outre-mer, attend de François Hollande un projet de loi pour redresser l’état des Dom-Tom, sacrifiés selon lui par l’hexagone.

François Hollande entame dès cet après-midi une séquence outre-mer aux côtés de nombreux membres du gouvernement. Au programme, une escale éclair à Saint-Martin et Saint-Barthélemy, avant de passer le week-end à la Martinique et en Guadeloupe, pour notamment un sommet sur le climat et l’inauguration d’un grand mémorial sur l’esclavage. Il sera également question d’un projet de loi en faveur de l’égalité réelle des territoires d’outre-mer face à la métropole. Pour l’UMP Patrick Karam, président du Conseil représentatif des Français d’outre-mer qui fait partie du voyage présidentiel, cette annonce doit impérativement répondre à une situation économique devenue critique.

LE FIGARO – Les déplacements officiels vers les territoires d’outre-mer ne sont pas fréquents. À Saint-Martin par exemple, la dernière visite présidentielle date de Jacques Chirac, en 2000. Est-ce symbolique du délaissement que vous dénoncez?

PATRICK KARAM – Nous comprenons qu’il y a des difficultés pour se déplacer. Il faut plusieurs jours de voyage pour la Polynésie. Je ne parle même pas de Wallis-et-Futuna… Mais on a aussi tendance à oublier que la Guadeloupe, par exemple, est française depuis plus longtemps que Nice ou que la Savoie. La France ne serait pas une puissance nucléaire sans la Polynésie, ni une puissance minière sans la Nouvelle-Calédonie. L’outre-mer est une chance pour la France! Mais parallèlement, les politiques peuvent aller beaucoup en outre-mer et ne rien y faire.

Donc, ce que nous voulons en priorité c’est la mise en place de mesures concrètes pour répondre à une situation d’urgence. Il est temps d’aller au-delà des annonces. La pauvreté y est trois à quatre fois plus élevée que dans l’Hexagone. Les chiffres montrent que l’outre-mer est plus défavorisé que les plus défavorisés des départements de France métropolitaine. Nous sommes, entre autres, les plus pénalisés en matière de chômage avec un actif sur cinq sans emploi. Si la situation était la même dans une région de l’Hexagone, on décréterait un plan d’urgence.

Les investissements sont donc insuffisants?

Sur ce point, on vit avec des mythes. On assène que les Dom-Tom coûteraient chers à l’État. Mais les chiffres dénoncent d’eux-mêmes ce fantasme de l’assistanat. En 2013, la dépense du budget pour l’outre-mer s’élevait à 14,3 milliards d’euros. C’est 0, 67 % du PIB pour 4 % de la population nationale! Et ces dépenses chutent. Les crédits accordés à La Réunion ont baissé de 17 % en cinq ans. Mais les Dom-Tom, c’est aussi 6 % des entreprises de France et la création d’emplois: 2,3 % par an entre 1998 et 2008, soit deux fois plus qu’en France métropolitaine, surtout dans le secteur marchand. Mais cela n’est pas suffisant pour faire diminuer le chômage.

Vous avez choisi d’accompagner François Hollande, qu’attendez-vous de ce déplacement? À deux ans des présidentielles ne craignez-vous pas qu’il prenne des airs de campagne électorale?

Même si c’est le cas, ce qui est le plus important, c’est que le gouvernement s’engage. Je suis sarkozyste, si j’accepte de venir avec François Hollande c’est parce que je m’attends à ce qu’il tienne parole vis-à-vis de l’outre-mer. J’ai eu un rendez-vous en tête à tête avec lui en mars 2014. Et je lui ai demandé s’il était normal que tous les indicateurs économiques et sociaux soient dans le rouge? Il s’est alors engagé pour la mise en place d’une égalité réelle entre l’outre-mer et l’hexagone, avec la nécessité de définir une méthode, de faire des plans, de viser des délais. Aujourd’hui, iI vient sur place faire l’annonce d’un projet de loi. Indépendamment des questions politiques, cela doit être un élément de consensus national.

Concrètement, que doit contenir ce projet?

Après l’égalité civique, politique et territoriale aux XIXe et XXe siècles, nous devons, pour le XXIe siècle, aborder l’égalité réelle et économique. Nous voulons être traités comme n’importe quel territoire national. Nous voulons donc une loi qui fixe des objectifs avec une obligation de résultat pour l’État, ce qui permettrait d’avoir recours à la justice si les engagements ne sont pas tenus. Il va falloir fixer un cap avec des indicateurs de développement discutés territoire par territoire, sous l’arbitrage des élus locaux et pas seulement de Bercy. On sait bien que les problèmes ne se régleront pas en 3 ou 4 ans, mais on peut se donner les moyens d’agir sur une génération, pour rendre aux plus jeunes l’espoir d’une réussite.

Plus largement ce voyage doit aussi être le prétexte d’une séquence internationale, avec un déplacement historique à Cuba. Quelle place pour les outre-mer à cette échelle?

C’est important de se rapprocher de cette grande île, et notamment en se servant comme des ponts avec ses deux voisines, la Guadeloupe et la Martinique. Il y a beaucoup de Cubains dans nos îles. Aller à Cuba, c’est un très bon message, mais il faudra veiller à le confirmer ; à ce niveau la coopération de l’hexagone a tout intérêt à passer par l’outre-mer.